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Bruno Taut, un architecte à Berlin

Bâtir pour la communion des hommes

Ne voir dans l’architecture que l’accomplissement d’une fonction à travers un agencement esthétique, que l’habillage élégant de nos besoins élémentaires, et lui attribuer ainsi le rôle d’un art industriel, c’est assurément sous-estimer sa signification. Aucune activité de l’imagination humaine ne peut conduire à des formes solides et durables si elle ne plonge ses racines dans la vie spirituelle intime de l’homme, dans l’ensemble de son sentiment existentiel. Comme tout art, l’architecture doit plonger ses racines dans l’être intégral de l’homme, dans ce qui fonde son rapport au monde et la conscience de sa propre valeur. Un édifice de pierre érigé pour des siècles, en tant que monument de l’esprit humain, doit s’appuyer sur la base ample et solide de la sensibilité. Certes, c’est un individu qui en est le créateur intellectuel, mais pour qu’un édifice voie le jour il faut la contribution de maints moyens matériels et le concours d’innombrables mains. Pour mettre tout cela en branle, l’architecte c ne doit pas s’en tenir aux phénomènes éphémères qu’on nomme « esprit du temps », mais au contraire s’ouvrir aux énergies spirituelles latentes qui, dissimulées dans la foi, les espoirs et les désirs du peuple, tendent vers la lumière et demandent à « bâtir », au sens le plus élevé de ce terme.

Par sa profondeur et sa force, une conception d’ensemble de l’existence ne façonne pas seulement les édifices majeurs ; de son intensité et de son ardeur dépend le beau à l’échelle la plus modeste. C’est cette conception de l’existence, et elle seule, qui fonde véritablement le sens des proportions que véhicule le travail de l’architecte. À l’époque gothique, c’est la même ferveur qui dressait les cathédrales dans leur stupéfiante hardiesse et garantissait l’imprégnation spirituelle des exigences pratiques et constructives jusque dans les bâtisses les plus simples.c Un examen critique de la situation a conduit, sur le plan théorique, au rejet des casernes locatives. On a pris conscience que l’idée de la petite maison individuelle dotée d’un jardin et construite en alignement était économiquement viable, et techniquement réalisable. Le mouvement des cités-jardins était né.

Une nouvelle idée de la ville guide toutes ces têtes et toutes ces mains, c’est l’idée de la ville nouvelle. Une profonde nostalgie nous anime tous : nous voulons tous des villes qui, selon le précepte d’Aristote, nous offrent non seulement la santé et la sécurité, mais aussi la possibilité d’y vivre heureux.

L’idée de la ville nouvelle est entachée d’une lacune : il y manque l’église. Certes, les projets prévoient également des églises ; mais celles-ci y sont réparties de telle sorte qu’elles ne peuvent assumer une signification particulière. L’idée de Dieu se dissout aussi, comme la ville nouvelle elle-même.c La prière communautaire et l’action liturgique ont perdu le pouvoir d’unir et de souder le groupe.c Apparemment la religion a perdu sa force d’antan. On ne voit plus se dresser des combattants de la foi, avides de proclamer leur conviction ; cette foi qui jadis animait de grands mouvements est dépouillée de ses dogmes, et semble aujourd’hui se replier dans la vie privée de l’individu, et subir une totale métamorphose.

Pourtant il subsiste une certaine foi. Il n’est pas pensable que des millions d’êtres humains aient à ce point succombé au matérialisme qu’ils mènent une vie tranquille sans s’inquiéter de savoir pourquoi ils sont là. Il faut bien qu’en chacun de nous existe quelque chose qui l’élève au-dessus du temporel, et lui fasse éprouver une communion avec ceux qui l’entourent, avec sa nation, avec l’humanité et le monde entier.

Il y a une notion à laquelle adhèrent riches et pauvres, et dont on perçoit partout l’écho, une notion qui, pour ainsi dire, annonce un christianisme d’une forme nouvelle : l’idée sociale. Le sentiment de devoir contribuer, à sa manière, au bien-être de l’humanité, de devoir lutter pour le salut de son âme, pour soi-même et donc aussi pour d’autres, et de devoir se sentir solidaire de tous les hommes, ce sentiment vit, ou du moins sommeille en chacun de nous. Le socialisme, au sens apolitique ou supra politique, entendu non pas comme une forme de domination, mais comme la simple relation des hommes les uns avec les autres, enjambe l’abîme qui sépare les classes et les nations, et relie les hommes entre eux. Si, aujourd’hui, quelque chose peut couronner la ville, c’est bien l’expression de cette idée.

C’est à l’architecte qu’incombera de donner forme à cette ville nouvelle, s’il ne veut pas se rendre inutile et s’il veut savoir pourquoi il vit. C’est la disparition de ce savoir qui, avec raison, a engendré le mépris dans lequel est tenue l’architecture. La faute en revient pour une bonne part aux architectes eux-mêmes. S’ils ignorent vers quel but ultime ils tendent, si leurs espoirs et leurs aspirations ne sont pas portés par l’intuition d’une réalité supérieure, alors leur existence n’a aucune valeur. Alors leurs dons s’égarent dans les luttes corporatistes et s’éparpillent dans la recherche du détail esthétisant et la surestimation de l’accessoire. Ils sont condamnés à s’épuiserc dans des spéculations surc la fonction, le matériau, les proportions, l’espace, la surface ou la ligne ; pour finir ils sont totalement incapables de produire quoi que ce soit de beau, puisqu’ils se sont définitivement éloignés de la source ultime du beau et de son inépuisable jaillissement.

L’architecte doit se souvenir de la grandeur divine et de la dignité sacerdotale de son métier, et s’employer à mettre à jour le trésor enfoui dans les profondeurs du cœur humain. Qu’il fasse totalement abstraction de lui-même pour se plonger dans l’âme du peuple !

[Le déroulement de la cérémonie religieuse dans le temple, le sacrifice, la messe, étaient nécessaires à la création de grands édifices que nous connaissons.

Le souhait de se divertir qui pousse les gens dans les théâtres c ne doit nullement être assimilé à une grossière envie de distraction ; au contraire, il fait entendre la soif de plaisirs supérieurs, l’aspiration de l’âme à s’élever au-dessus du quotidien.c L’autre face des désirs populaires, c c’est la volonté de se former au contact de ses semblables, et de se sentir en communion avec son entourage, en tant qu’homme parmi les hommes. Il s’agit là à l’évidence de tendances profondes de l’éthique populaire, qui ont engendré de nombreux édifices.

Ainsi, en donnant, ou du moins en visant à donner, une expression concrète à ce qui sommeille en chaque homme, il se trouvera lui-même et découvrira la grandeur du métier qui est le sien. Un idéal porteur de bonheur et se réalisant dans la construction doit naître à nouveau et redonner à tous la conscience qu’ils sont les éléments d’une grande architecture, comme ce fut le cas jadis.

Alors la couleur refleurit enfin, et avec elle cette architecture colorée à laquelle nous sommes aujourd’hui si peu nombreux à aspirer. La gamme des couleurs pures s’empare à nouveau de nos maisons et les délivre de leur morne uniforme gris sur gris. En même temps renaît l’attrait des couleurs éclatantes : l’architecte ne recule plus devant les couleurs vives. 
Résumé de la Conférence de Winfried Brenne, Source du texte: Cemaville